Ar Bobl (1904 - 1914)

Le journal de Taldir Jaffrennou: "le Peuple"

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14/07/2018

Cette page a été complétée le 25 janvier et le 3 mars 2018


Dès 1906, la démocratie ne trouve pas grâce aux yeux de l'hebdomadaire centre-breton:

   "TOUJOURS DES MOTS

   A aucune époque de notre histoire, les mots n'ont eu autant de puissance que de nos jours. Dans ce siècle matériel et sceptique, on aurait cru que les hommes n'auraient eu égard qu'aux actes et aux faits. Jamais ils ne se sont autant payés de mots. Savoir manier la parole et s'en servir pour flatter le peuple et lui faire des promesses irréalisables, voilà en politique, le vrai moyen de parvenir.

    C'est ainsi qu'on entretient continuellement l'agitation qui, si elle se calmait, entraînerait la ruine des bavards que nous appelons des orateurs et qui sont devenus des hommes de l'Etat. De la République qui, comme son nom l'indique, devrait être la chose de tous, ils ont fait leur chose particulière et  la Liberté, l'Egalité, la Fraternité, cette noble devise républicaine, mise par eux en pratique, devient tyrannie, privilège et haine. Ils y ont joint la délation, cet empoisonnement par les mots, qu'ils ont si violemment reproché aux jésuites et qui est devenu le pivot de leur gouvernement. Aussi la République est-elle le système qui divise le plus. La maxime "diviser pour régner" est bien leur règle de conduite.

     Ils ont tout emprunté à la monarchie, les traitements des ministres et des hauts-fonctionnaires, les palais qu'ils habitent, les courtisans qui les entourent, les gardes qui les défendent, les régiments mobilisés pour les escorter, les salves d'artillerie dont on les salue . Quant aux impôts, plus lourds que sous aucun régime, le peuple a pour seul privilège de les payer.

    Le socialiste arrivé a oublié toutes ses promesses et le bon peuple qui l'a élevé au pinacle ne lui semble plus qu'une vulgaire pâte électorale qu'il a su pétrir habilement et dont l'isolent maintenant des huissiers à chaîne d'argent et des soldats dont il a fait ses prétoriens. Il daigne toutefois se rappeler l'existence de cette tourbe quand il s'agit de renouveler son mandat. Malheureusement il faut compter avec les fluctuations de la fortune et les hasards de la vie. Tel politicien qui aujourd'hui se prélasse sous les lambris dorés des demeures princières, pourrait demain, si le sort électoral lui était contraire, se voir attribuer une machine à graisser, des bestiaux à soigner ou un champ à défricher. Il trouverait la plaisanterie fort mauvaise, car nos hommes d'Etat veulent bien du socialisme pour les autres, quant à eux, il leur faut des fonctions, des honneurs et, surtout de l'argent, beaucoup d'argent"   Ar Gwir

Ar Bobl, 15 septembre 1906

 

Le 9 janvier 1909, François Jaffrennou récidive en  brossant un tableau sombre de la démocratie:

    "Nous sommes arrivés à une époque où l'on n'a plus, dans ce pays, le respect des Gouvernants. La forme républicaine nous a permis de considérer l'électeur comme l'égal de l'élu, et le pochard qui vote pour Clémenceau est en droit de penser qu'il a autant d'esprit que M. le Premier. Cet état d'âme commun à la majorité dans la masse, qui n'a même plus le respect de la fonction, mais que seule la crainte de la police tient en haleine, ne doit pas être seulement attribué à l'application du régime démagogique, il est aussi surtout le résultat d'un malaise général chez une population qui n' plus aucune loi morale et qui sait que ses dirigeants en ont encore moins"  (Ar Bobl, 9 janvier 1909)

 Taldir met sur la sellette un électeur égocentrique, dont les appétits matérialistes et les mauvais penchants ne sont contenus que par la crainte de l'appareil policier et judiciaire. Les Gouvernants ne sont que des élus, dont le mandat est révocable, et qui profitent de ce dernier pour se remplir les poches... En dépit de tout ce qui le sépare intellectuellement de Voltaire, Taldir n'eût point renié cet axiome de l'auteur de Zadig: "Une République n'est point fondée sur la vertu; elle l'est sur l'ambition de chaque citoyen, qui contient l'ambition des autres" (Politique et législation). Le vercontient signifie ici "s'oppose à"

Selon Taldir, la démocratie n'est pas une panacée

  «  Il s’est fait, dans les esprits, durant ces dix dernières années, un lent  travail de désagrégation générale. Un sentiment nouveau s’est fait jour dans les classes supérieures ou instruites : c’est que les élections ne changent plus rien aux événements et n’entravent ni ne devancent en aucune manière notre devenir. Les candidats ne sont que des instruments aux mains d’associations nombreuses et variées dont les moindres actions sont commandées par deux mobiles : l’intérêt personnel et la passion de la prédominance »

Ar Bobl, n° 272, 12 mars 1910

     La Tour d’Auvergne, que l’on ne présente plus, noble franco-breton, passionné de celtisme, intellectuel et soldat mort en 1800 dans les plis du drapeau français, était d’une lucidité à faire pâlir de dépit les enfonceurs frénétiques de portes ouvertes : « Le temps est plus fort pour défaire et changer les choses mauvaises que les volontés humaines » écrivait-il, le 5 janvier 1789, au poète Don Pedro de Peralta.

 

   Radiguet n'est pas tendre à l'égard des francs-maçons, des avocats, les politiciens, des fonctionnaires en surnombre. La République jacobine aurait fabriqué une France malade du centralisme.

   « Cette maman-République, exigeant tout l’argent de ses enfants pour entretenir les marlous de la politique, les escarpes de la bande à Thémis [1] et une foule d’autres parasites inutiles.

     Qu’on me permette pour une fois une constatation brutale. Au point de vue du sens politique, les Français sont devenus des pédérastes […] République une et indivisible de Ranc [2], voilà ce que tu as fait en cent ans  du premier peuple de notre civilisation blanche. Et notre mission à nous autres régionalistes n’est pas sans analogie avec celle des médecins de la Salpêtrière – Lionel Radiguet »

Ar Bobl, n° 144, 29 juin 1907



[1]   Déesse mythologique de la Justice (glaive et balance)

[2]   Collaborateur de Gambetta au sein du Gouvernement de Défense nationale (1870-1871),  l’homme a pris part à la Commune de Paris (condamné à mort par contumace). Amnistié, il a fondé, de concert avec Clémenceau, la « Société des Droits de l’homme » en 1888. Franc-maçon.

 

Taldir en est convaincu: la victoire de la République sur les tenants de la Monarchie ne résout pas tous les problèmes...

   "Il y a eu au début de l'ère républicaine un certain nombre d'hommes politiques qui avaient vraiment un idéal: les uns luttaient pour le principe même de la République, pour la Démocratie et la Libre Pensée, les autres opposaient à cette formule révolutionnaire la tradition millénaire du pouvoir temporel du Monarque et de l'autorité spirituelle du Pape. Pendant quarante ans, la lutte a été terrible. Il y eut un camp vaincu, celui de la Tradition, et un vainqueur, ce fut la Révolution. La République, à son apogée, n'a plus d'ennemis déclarés. Les derniers soldats des partis traditionalistes, avec ou sans masques, appartiennent désormais au camp du plus fort.

   La désaffection de la Droite est un fait tellement patent qu'il n'y a plus en France, un candidat, un seul, depuis que M. de Baudry d'Asson a déclaré qu'il ne se représentera pas, à oser arborer l'étiquette royaliste. Il n'y a plus que des Républicains.

 

  Cet idéal a tellement empoigné les masses que nul ne saurait s'élever contre lui sans danger. Nous assistons alors au spectacle de la "course au plus républicain", où la surenchère est de mise. La question se pose ainsi: quelle est la vraie République ?

   Est-ce celle de Jaurès le socialiste ? Ou celle de Clémenceau le Communard ? Ou celle de Doumergue le franç-maçon ou celle de Piou, le clérical-type ? Ou celle de Marc Sangnier épousant le modèle de l'Evangile ? Ou celle de l'Estourbeillon qui veut la mettre en coiffe ? Celle des "mauvais" ou celle des "moins mauvais" ?

   Les vieux républicains, dépositaires du programme de Gambetta, ont toutes les peines du monde à garder les portes de leur maison. On entre même par les fenêtres. Amis et ennemis s'entassent chez la "Gueuse" et s'affublent du bonnet phrygien. L'improbité politique n'a jamais été, plus qu'à ces élections, la règle. Les appétits personnels n'ont jamais primé davantage l'intérêt général. Socialistes ouvriers contre socialistes unifiés, radicaux contre gauches républicaines, catholiques contre cléricaux, chacun s'efforce de brimer son propre parti.

[...] Surenchère militaire à droite, surenchère sociale à gauche coûtent deux milliards.

  Un gouvernement doit avoir une opposition forte et doit s'efforcer de ne pas la briser complètement. En ne ménageant pas assez la réaction, en refusant à leurs adversaires toute espèce de faveurs, d'honneurs, de distinctions et de charges, les Vieux Républicains ont commis une erreur de tactique [...] Jaffrennou"

  Ar Bobl, n° 482, 14 mars 1914

 

De Baudry d'Asson est, jusqu'en mai 1914, député royaliste de la Vendée.

Jaurès, Normalien et Agrégé de l'Université, commence sa carrière  au centre-droit de l'éventail politique. Elu député du Tarn par les mineurs de Carmaux, il évolue vers l'extrême-gauche, fonde le Parti socialiste Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) en 1905. Dans son quotidien, l'"Humanité", il tente de concilier liberté et socialisme, patriotisme et fraternité des peuples. C'est un orateur particulièrement habile et endurant....

Georges Clémenceau, "bleu de Vendée", médecin, est maire de Montmartre (19e arrondissement de Paris) lors de la Commune de mars-mai 1871. Au lendemain de celle-ci, il se déporte vers l'extrême-gauche de l'époque: le mouvement radical-socialiste. Victime de sa brève compromission avec les Boulangistes (1885-1889), puis du scandale de Panama ("chéquard"), il se lance dans le journalisme. L'article retentissant de Zola: "J'accuse" qu'il accepte de publier dans son journal "l'Aurore" en janvier 1898, lui remet politiquement le pied à l'étrier. Sénateur du Var, il devient Chef de Gouvernement (1906-1909, puis 1917-1920).

 

Jacques Piou, homme politique de droite conservatrice catholique, s'est rallié, sans enthousiasme mais définitivement à la République.

 Le marquis de l'Estourbeillon, ex-député royaliste et régionaliste du Morbihan (Vannes) est président de l'Union Régionaliste Bretonne .

Gaston Doumergue est un homme politique radical. Il est Chef du Gouvernement de décembre 1913 à juin 1914, puis de février à novembre 1934. Entretemps, il est Président de la République de 1924 à 1931.

Marc Sangnier (1873-1950), brillant polytechnicien, rêve de réconcilier l'Eglise catholique et la démocratie politique et sociale. Sa pensée porte en germe le Mouvement démocrate-populaire des années 1905-1939, puis le Mouvement républicain populaire fondé en 1944 par des résistants chrétiens, menés par le successeur de Jean Moulin à la tête du Conseil National de la Résistance, Georges Bidault.

La "Gueuse" est le surnom péjoratif donné à partir de 1880 à la République par ses ennemis: royalistes, bonapartistes, boulangistes, nationalistes...

 

Jaffrennou évoque ici plusieurs thèmes:

a) La République a, en 1879, définitivement évincé la Monarchie, qu'elle soit traditionnelle ou césarienne. Les idées qui ont sous-tendu la Révolution de 1789 l'ont emporté à l'issue d'un combat de 90 années.

b) Plusieurs interprétations de la République idéale s'affrontent: le Régionalisme (fédéralisme) opposé au jacobinisme; la République liée à une religion dominante, la démocratie-chrétienne, opposée à la République laïque, voire anticléricale; la République conservatrice opposée à la République socialiste.

c) La division est le péché mignon des Français:

Aux socialistes partisans d'associer parlementarisme politique et marxisme économique et social s'opposent les socialistes guesdistes qui ne jurent que par le "grand soir" et la dictature du prolétariat.

Radicaux et républicains modérés, anticléricaux, partisans de la démocratie parlementaire, conservateurs sur le plan économique et sociale (propriété privée, méritocratie fondée sur l'école obligatoire jusqu'à 13 ans) s'opposent sur la question militaire ("deux ans" de service pour les premiers; "trois ans" au moins pour les seconds).

La droite catholique, tenante de l'école privée, hostile à l'"école du Diable", est séparée en deux tronçons: les ultramontains, taxés de papisme par leurs adversaires, sont des traditionalistes convaincus aux yeux de qui le Pape a toujours raison. Les démocrates-chrétiens, adeptes de l'élection des gouvernants par les citoyens, du parlementarisme, d'une législation sociale en faveur des ouvriers, sentent le soufre pour le Vatican.

d) Jaffrennou simplifie la réalité lorsqu'il prétend que personne n'est, en 1914, royaliste: le comte du Laz, maire de Cléden-Poher, l'est toujours à la veille de la Grande Guerre et bien après celle-ci

e) Taldir lui-même n'est pas insensible aux décorations et aux charges peu éreintantes qu'il sollicite; par exemple, celle de juge de paix, qui lui sera constamment refusée par les Sous-Préfets des Châteaulin. Il coûte à Taldir d'être constamment dans l'opposition minoritaire, celle des perdants, à qui aucune "place" n'est accordée...

 Jaffrennou réclame un gouvernement d’union ou de réconciliation nationale, afin que les vaincus politiques de la période 1870-1905 ne se sentent plus rejetés dans les ténèbres de l’ « exil intérieur ».

f)   Deux problèmes majeurs dominent les années 1906-1914 : la question sociale (les fonctionnaires doivent-ils disposer du droit de grève ; la durée du travail pour les salariés qui revendiquent les « trois huit » : huit heures de travail (contre dix), huit heures de sommeil, huit heures de loisir par journée de vingt-quatre heures) ; la question extérieure, c’est-à-dire la menace allemande, qui sous-tend la coûteuse course aux armements….

 

« Carhaix – Le Congrès socialiste :

        Le péril politique. Celui-ci est un cancer rongeur. Les ouvriers ne devraient pas s’intéresser à la politique. Lorsqu’ils s’y intéressent, ils perdent la tête et votent pour leurs plus irréductibles ennemis, les Radicaux, les professionnels d’Anticléricalisme, qui veulent se tailler des situations en exploitant les passions du jour, en encensant les hommes du jour. Les socialistes sincères, antirévolutionnaires, doivent éclairer les travailleurs - François Jaffrennou » 

Ar Bobl, n° 188, 1er août 1908

 

   Taldir n'est pas seul à penser ainsi. Il épluche la presse nationale et se rejouit d'y trouver çà et là des articles à sa convenance. Ainsi, dans le très conservateur "Soleil":

    "L'impôt sur le revenu - Oscar Harvard écrit dans le Soleil : "Instrument de règne, le projet Caillaux a pour but de perpétuer les républicains au pouvoir. Comment se répartit la France qui vote ? Elle comprend trois catégories: les classes populaires, les classes moyennes et la haute finance. Le peuple et l'oligarchie financière qui, depuis 25 ans, soutiennent le régime, la République les exonère. En revanche, ses plus cruelles rigueurs s'exercent contre la bourgeoisie qui la combat ou la fronde. "On ne gouverne qu'avec et pour son parti" disait Gambetta. Tous les ministères de gauche sont restés fidèles à cette consigne. Point de ménagement pour l'adversaire, toutes les faveurs pour le bloc !""

Ar Bobl, n°127, 2 mars 1907

   Selon l'auteur parisien de cet article, l'impôt sur le revenu, sous couvert de justice sociale, est l'arme des Républicains du Bloc des Gauches (républicains de gauche, radicaux, radicaux-socialistes, socialistes indépendants, socialistes unifiés) pour conserver le pouvoir, détenu  depuis 1880 (une seule élection législative perdue par la gauche: 1885). La grande bourgeoisie paiera peu, le peuple pas du tout, seules les classes moyennes seront frappées par l'impôt sur le revenu

 






Dernière modification le 03/03/2018

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