Ar Bobl (1904 - 1914)

Le journal de Taldir Jaffrennou: "le Peuple"

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09/08/2017

1) le passé

a) le lourd héritage révolutionnaire:

"la cloche de Saint-Herbot fut descendue et mise en pièces le 10 prairial  an II, 29 mai 1794"

Lettre du curé jureur Jégouic de Plonévez-du-Faou au District de Carhaix, le 9 brumaire an II, 30 octobre 1793:

"Je vous dénonce la Municipalité de Plonévez qui protège les prêtres réfractaires qui fourmillent dans le canton. Cette paroisse a, de tout temps, été influencée par sa Municipalité aristocrate et celle-ci par une foule de prêtres  rebelles auxquels elle a toujours donné asile. C'est  la paroisse la plus scélérate et la plus à craindre de tout le département"

Archives départementales du Finistère, L 227

 

"Châteauneuf est la partie du District qui nous inspire le plus d'alarmes; les opposants y sont en grand nombre, conséquemment audacieux. Le Curé constitutionnel est continuellement et publiquement insulté, lors même qu'il exerce les fonctions de son ministère. Le Maire nous mande que ses jours sont en danger et qu'il a été attaqué différentes fois par les factieux.

Huelgoat et les parties environnantes sont dans un état de fermentation dont le danger doit être paré sur le champ.

 

9 juin 1791 - le Procureur-syndic dénonce au Tribunal du District "l'impiété marquée dont une habitante de Châteauneuf s'est rendue coupable en portant à M. le Curé une pie et en lui disant de lui donner le plus tôt possible le baptême car elle n'avait plus qu'un oeil et ne battait plus que d'une aile"    

Archives départementales du Finistère, L 120

District de Carhaix aux Représentants du Peuple, 3 messidor an II, 21 juin 1794

"Nous considérons également comme une mesure révolutionnaire indispensable de débarrasser ce pays de deux prêtres [...partisans de Blanchard aîné, ex-receveur, arrêté il y a six mois, qui y troublent l'ordre public], qui ont prêché notamment contre la loi du divorce [...] A la Fête de l'Etre suprême, ces mêmes fanatiques et la plupart de leurs suppôts se sont cachés. Lorsqu'on célébra la Fête de la Raison dans l'édifice national ci-devant nommée église, le peuple, influencé par le cagotisme et la calotinocratie, y vint en petit nombre et les prêtres dirent à qui voulut les entendre:"L'église a été profanée par cette fête, nous n'y célébrererons point l'office, qu'elle n'ait été lavée et purifiée par l'eau bénite". Ce qu'ils firent"

Archives départementales du Finistère, L 170

 

Voici une lettre anonyme écrite en majuscules pour en dissimuler l’écriture, adressée en 1791 à l’abbé Menthéour, curé « jureur » de Châteauneuf-du-Faou :

                                A Monsieur le ci-devant curé de la paroisse de Châteauneuf

                                  Grande lettre à un petit sujet

   Quoique vous ne valiez pas la peine de vous écrire, nous le faisons avec indignation. Il est donc question du recteur ; ne vous imaginez pas l’être, car ci-devant vous étiez curé   et maintenant vous n’êtes rien ; non, Menthéour, c’est moi qui vous le dis, moi qui me f… de vous et qui vous donne au diable pour faire un tison. Où est notre pauvre pasteur à qui nous appartenons ?  Vois, indigne bourrique, l’évangile du second dimanche après Pâques, que tu avais ânonné sans comprendre, te condamne et je te dis que tu n’est qu’un intrus et un indigne mercenaire, un loup ravisseur […] C’est en vain que l’on raisonne avec les bourriques de ton espèce ; nous aurons notre pasteur et nous te conduirons hors ville, tambour battant […] Indigne Iscariote, va-t-en au diable. Je te donnerai sur la g… de quoi redresser ta bosse affaissée par le serment qui t’étrangle. Je te dirai aussi qu’on se f.. volontiers de toi au sujet de tes sermons élégants qui sont plus propres à faire dormir les assistants qu’à les amuser »

 in Semaine religieuse de Quimper et du Léon,, 23 septembre 1889

Le "curé" d'Ancien Régime en Basse-Bretagne exerçait le rôle qui est celui du vicaire depuis 1815. Le recteur d'Ancien Régime est devenu le curé

  " Plouyé - Délibération pour abattre les croix de la commune, prise le 26 germinal an II. Gilles Le Guern, premier notable, s'y opposant, fut conduit en détention à la ville de Carhaix"; La croix de la chapelle Saint Maudez fut abattue par quatre habitants; l'ordre de clore l'église et les chapelles fut signé le 3 germinal an III"

in Semaine religieuse de Quimper et du Léon, 28 novembre 1902


   "La Convention nationale a décrété le 3 ventôse dernier le libre exercice des cultes, nous souhaiterions pouvoir jouir de cet avantage. Nous avons un ministre mais nous n'avons pas de lieu propre à pouvoir (exercer) le culte. On nous défend à Carhaix l'entrée de toutes les églises et chapelles. Quand nous demandons une église, on nous répond qu'il faut abattre le clocher; cependant, nous voyons que cela ne se fait pas ailleurs et qu'on y permet malgré cela d'y exercer le culte"

 Le Louper, Lettre au District de Morlaix, 26 floréal an III, 15 mai 1795, archives départementales du Finistère, L 186

 

b) Un cas d'école au milieu du XIXe siècle:  Motreff

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Quelques brefs commentaires:

1) Motreff est un commune déshéritée de la Montagne noire bretonne. Le terroir agricole est en grande partie infertile: les fonds de vallée des ruisseaux sont boueux, marécageux; les hauteurs méridionales, battues par de violents vents desséchants, au sol mince et acide, sont la proie des landes. La pauvreté des cultivateurs explique la maigreur des quêtes, tant hebdomadaires qu'extraordinaires, la faiblesse des ressources de la fabrique, celle des contributions communales, l'état de délabrement du presbytère et de l'église

 

2) Les deux personnages majeurs sont le recteur et le maire. Le premier, instruit, est envié: n'ayant à sa charge que son père, il reçoit un traitement de l'Etat (800 francs par an quand un ouvrier agricole n'en gagne pas, dans le meilleur des cas, 250) et est aidé par un vicaire, un sacristain, des quêteurs, des fabriciens et un noble gros propriétaire terrien. Cependant, ce prêtre n'est pas cornouaillais, mais trégorrois et il est affligé d'un caractère entier. Le maire, peu instruit, est un propriétaire aisé, qui ne craint pas les mesures de rétorsion du hobereau local. C'est un cultivateur qui emploie cinq domestiques. Il répugne aux tâches administratives qui lui incombent et semble caresser la dive bouteille avec persévérance.

 

3) Le casus belli est la réfection du pavé de l'église. Le maire et son conseil prétendent payer le moins possible. Le prêtre désire employer les ressources de la fabrique, les subventions et les dons au choeur (lambris, stalles, "grille de communion").Ce désaccord provoque un conflit qui se traduit en médisances, accusations infondées, déprédations, provocations, lettre de dénonciations, demandes de destitutions ou de déplacements...

 

4) Le maire accuse le recteur de tyranniser les habitants, en les menaçant de l'enfer (après leur mort) et de congédiement (sur cette terre); il trouble l'office en bavardant à haute voix dans le choeur pendant le sermon; il organise l'arrachement de l'une des fenêtres du presbytère et prétend que, dès lors qu'un chrétien connaît son acte de contrition, il n'a pas besoin d'un prêtre qui, au demeurant, prétend-il, n'accomplit pas convenablement tous ses devoirs de pasteur et est intéressé (prix des messes pour les trépassés, pièce de terres pour agrandir l'église). De son côté, le curé se défend: il combat l'ivrognerie, il reconvertit des mécréants qui s'étaient éloignés de l'Eglise..

5) Deux partis, minoritaires, apparaissent. Les "républiquins rouges", hostiles au prêtre et au noble, mettent leurs sabots dans ceux de leurs ancêtres de l'été 1789. Les "honnêtes gens", soucieux de leur salut, redoutent une révolution abolissant un ordre social, certes inégalitaire, mais instauré par Dieu

6) Le dénouement:  lorsque prend fin la destitution dont le Préfet l'a frappé, le maire est réélu par les mêmes conseillers municipaux; les cloches sonnent pour célébrer cette "victoire", mais le recteur ne les entend pas: il a été déplacé à Saint-Eutrope près de Morlaix. Cependant, les électeurs motreffois approuvent, par des plébiscites, d'abord dès  le 20 décembre 1851, comme leurs voisins du Poher, le coup d'Etat du 2 décembre 1851, puis, en novembre 1852, la mise en place d'un Empire clérical (du moins jusqu'en 1858) : Vive la République..quand même !!

 

 


c) La résurgence du passé

"Scrignac - Fête nationale autour de l'Arbre de la Liberté"

Ar Bobl, n° 240, 31 juillet 1909

Sorti tout droit de la proclamation de la Première République en septembre 1792, puis de celle de la Seconde en février 1848, l'Arbre de la Liberté fait pièce au monument religieux situé non loin de là: croix de mission, calvaire...

« Le combat des morts

   Nous sommes les effets d’une cause ensevelie. Nous sommes la conclusion de ce qui gît sous une dalle. Notre vigueur prolonge les ancêtres. Nous sommes des revenants. Les revenants nous gouvernent. Notre guerre civile est le fruit de leurs divergences. La bataille contemporaine est le choc des morts qui se battent. Les uns ont bâti la Bretagne, les autres l’ont démolie. Les uns ont fait la Bretagne, les autres ont fait la France.

   Vrais dogmes et faux credos, principes et mirages, saines réalités, perfides utopies, fanatisme, tolérance, sentiment libéral, énergie persécutrice, esprit chrétien, esprit maçonnique, les morts ont tout façonné, tout sort de leur laboratoire. Nos mérites et nos tares, nos exploits et nos infamies portent leurs signatures. Pervers ou salutaires, nous sommes des exhumations.

  Les francs-maçons, ces apostats, rapetissent mais continuent les généraux de clubs, les bourreaux de la Terreur. Les régionalistes ont en eux quelque chose des vaillants chouans »

Ar Bobl, n° 60, 11 novembre 1905

 

Carhaix

     « On nous disait tant de mal de Carhaix: « C’est une ville révolutionnaire; à Carhaix, on ne mange que de la calotte... » -  François Jaffrennou »

  Ar Bobl, n° 1,  24 septembre 1904

 

     Depuis la Grande Révolution, Carhaix est une cité éruptive. Elle fut la ville la plus montagnarde du Finistère en 1793-1794 : la Terreur y fut à l’ordre du jour (délation, emprisonnements arbitraires, culte de la déesse Raison). Les « Enragés » de Carhaix appliquèrent des mesures « terroristes » dans l’étendue du district (composé des actuels cantons de Carhaix, Châteauneuf-du-Faou et Huelgoat) au point d’y susciter des haines tenaces de la Révolution et d’une ville qui aspira donc en vain à devenir sous-préfecture sous la Monarchie restaurée. La vente des Biens nationaux de première origine (bâtiments des couvents, terres des églises), puis de seconde origine (biens fonciers et immobiliers des émigrés et des « ennemis du peuple ») engendre bien des inimitiés entre les familles bourgeoises carhaisiennes ayant réussi à traverser sans trop de dommages la tourmente révolutionnaire…

      Lorsque Jaffrennou s’installe comme imprimeur et journaliste à Carhaix, celle-ci est sous la coupe du Cercle radical fondé par un rentier qui fut maire de Saint-Hernin, Lefranc. Installé à Carhaix après sa défaite politique, celui-ci, dont le nom trahissait des origines non-bretonnes, est un anticlérical et un adversaire convaincu de la langue bretonne. Les « rouges » carhaisiens (entrepreneurs en menuiserie, peinture, maréchalerie) s’appuient sur leurs ouvriers et employés, sur les fonctionnaires de l’Etat, notamment les instituteurs et les employés de la perception et évidemment sur les « cheminots », dont le nombre et donc l’influence électorale croissent.

     A la jonction des 19e et 20e siècles, plusieurs types d’événements alimentent de manière récurrente la lutte opposant cléricaux et bouffeurs de curés : les processions religieuses (procès retentissant en 1897 intenté par un instituteur public à un vicaire carhaisien), l’ouverture et la construction d’écoles,  l’exercice des soins du corps (pharmacie, infirmerie ambulante) par les sœurs (celles de Cléden-Poher sont condamnées en justice en 1900  et 1901 pour « exercice illégal de la médecine »).

 

En août 1914, la traditionnelle rivalité entre les communes, pourtant toutes deux anticléricales, de Scrignac et Poullaouen se traduit une fois de plus à travers la question des conscrits scrignaciens : «Ceux de Poullaouen y vont aussi ? Alors, on est foutus ! ».



 






Dernière modification le 02/01/2016

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